Mao Zedong : cinquante ans après sa mort, l’ombre d’un « dieu vivant » plane toujours sur la Chine
Le 9 septembre 1976, Mao Zedong mourait à Pékin, mettant fin à près de trois décennies de pouvoir sans partage sur la Chine communiste. Cinquante ans plus tard, son héritage demeure profondément ambivalent : célébré officiellement comme le fondateur de la Chine nouvelle, mais associé aussi aux tragédies humaines du Grand Bond en avant et de la Révolution culturelle.
« Comme des centaines de millions de Chinois, je me souviens exactement d’où j’étais quand je l’ai appris. » Dans un témoignage consacré à son enfance en Chine, Xi Van Fleet raconte le choc ressenti à l’annonce de la mort de Mao Zedong.
Pour une génération de Chinois, Mao n’était pas simplement le dirigeant du pays. Il était une figure omniprésente, élevée au rang de « dieu vivant » par la propagande du régime. Sa disparition, le 9 septembre 1976, allait pourtant ouvrir une période de bouleversements politiques qui modifierait profondément le visage de la Chine.
Seize heures de silence
Mao meurt à Pékin à 0h10, à l’âge de 82 ans, après plusieurs problèmes de santé et une défaillance de plusieurs organes. Pendant plusieurs heures, la population chinoise ignore que le dirigeant est mort. Le Parti communiste choisit de contrôler strictement l’annonce de son décès.
Ce n’est qu’à 16 heures que la nouvelle est officiellement diffusée à la radio nationale.
Le pays entre alors dans une période de deuil organisé avec une précision exceptionnelle. Du 11 au 17 septembre, la dépouille de Mao est exposée au Palais de l’Assemblée du peuple. Près d’un million de personnes viennent lui rendre hommage.
Le 18 septembre, une cérémonie nationale est organisée place Tian’anmen. À 15 heures, environ un million de personnes observent trois minutes de silence. Hua Guofeng, devenu l’un des principaux dirigeants du pays après la disparition de Mao, prononce l’éloge funèbre.
Mais derrière les cérémonies officielles se profile déjà une nouvelle bataille pour le pouvoir.
Vingt-sept jours pour tourner la page
Le 6 octobre 1976, soit seulement 27 jours après la mort de Mao, Hua Guofeng et Ye Jianying font arrêter les membres de la Bande des Quatre, parmi lesquels Jiang Qing, la veuve de Mao et l’une des figures les plus influentes de la Révolution culturelle.
Cette arrestation marque un tournant majeur. La Chine commence progressivement à sortir de la période politique ouverte dix ans plus tôt par la Révolution culturelle.
Deng Xiaoping, écarté du pouvoir en 1976, revient progressivement au premier plan et retrouve ses principales fonctions en 1977. En août de la même année, Hua Guofeng annonce officiellement la fin de la Révolution culturelle.
Quelques années plus tard, le Parti communiste chinois entreprend lui-même une réévaluation de cette période. Dans sa résolution de juin 1981, il qualifie la Révolution culturelle de « grave revers » pour la Chine, tout en maintenant une appréciation globalement favorable de Mao, considérant que ses mérites historiques demeurent supérieurs à ses erreurs.
Le bilan humain reste débattu
L’héritage de Mao demeure particulièrement controversé lorsqu’il est question du coût humain de ses politiques.
La Révolution culturelle, lancée en 1966, provoque une décennie de persécutions politiques, de violences et de bouleversements sociaux. Les estimations du nombre de victimes varient considérablement selon les méthodes et les sources. Les travaux d’Andrew Walder et Yang Su estiment notamment que les campagnes de cette période ont causé entre 750 000 et 1,5 million de morts et des dizaines de millions de personnes persécutées.
Le Grand Bond en avant, lancé à la fin des années 1950 pour accélérer la transformation économique du pays, est également associé à une famine catastrophique. Là encore, les estimations divergent fortement : de plusieurs dizaines de millions de morts selon différents travaux historiques et démographiques.
À ces drames s’ajoute une vaste politique de déplacement de population. Entre 1968 et 1980, environ 17 millions de jeunes citadins sont envoyés à la campagne dans le cadre du mouvement de « rééducation » par le travail rural.
« Je n’ai pas commencé à comprendre avant de quitter la Chine »
Xi Van Fleet, qui quitte la Chine à 16 ans et s’installe plus tard aux États-Unis, raconte avoir grandi sous Mao sans mesurer pleinement la portée des événements qui se déroulaient autour d’elle.
« Je n’ai pas commencé à saisir toute l’étendue de ses crimes contre le peuple chinois avant de quitter la Chine et d’avoir accès à une information non censurée », explique-t-elle.
Son témoignage illustre le fossé qui peut exister entre la mémoire vécue d’une génération et l’interprétation historique construite après coup.
Mao, toujours au cœur de Pékin
La disparition de Mao n’a pas signifié la disparition de son image de l’espace public chinois.
Le 9 septembre 1977, un an après sa mort, le mausolée consacré à Mao ouvre ses portes sur la place Tian’anmen. Sa dépouille embaumée y repose toujours.
Cinquante ans après sa disparition, Mao conserve ainsi une place singulière dans l’histoire contemporaine de la Chine : celle du dirigeant qui a fondé la République populaire en 1949, mais aussi celle du responsable des politiques dont les conséquences humaines continuent d’alimenter les débats historiques.
Son héritage reste donc double, entre mémoire officielle, expériences individuelles et bilan historique des décennies les plus tumultueuses de la Chine communiste.

