Quand les ex-FAZ ont traversé le fleuve : l’autre guerre du Congo-Brazzaville
L’histoire des conflits dans la région des Grands Lacs ne s’arrête jamais aux frontières. La guerre civile congolaise de 1997 en est l’une des illustrations les plus marquantes. Alors que le régime du maréchal Mobutu Sese Seko s’effondrait en République démocratique du Congo sous les offensives de l’Alliance des forces démocratiques pour la libération du Congo (AFDL) dirigée par Laurent-Désiré Kabila, des milliers de soldats des anciennes Forces armées zaïroises (FAZ) franchissaient le fleuve Congo pour trouver refuge à Brazzaville.
Ces militaires, jadis pilier de l’appareil sécuritaire du Zaïre entre 1971 et 1997, ne resteront pourtant pas de simples réfugiés. Très vite, ils deviennent des acteurs d’un autre conflit : la guerre civile opposant le président Pascal Lissouba à son rival Denis Sassou Nguesso.
Une partie importante des ex-FAZ, notamment des éléments de la redoutable Division spéciale présidentielle (DSP), choisit de rejoindre les milices « Cobras » de Denis Sassou Nguesso. Leur maîtrise de l’artillerie lourde, leur expérience des combats et leur connaissance des opérations militaires constituent un apport stratégique décisif. Pour beaucoup d’observateurs, cette expertise a contribué à modifier le rapport de force sur le terrain et à favoriser l’offensive finale d’octobre 1997 qui permit à Denis Sassou Nguesso de reprendre le pouvoir.
Mais cette implication dépasse le simple cadre congolais. Elle révèle une réalité plus profonde : les guerres des Grands Lacs sont des conflits régionaux où les armées vaincues, les groupes rebelles et les puissances voisines circulent d’un théâtre d’opérations à un autre. Aux côtés des ex-FAZ se retrouvent notamment des éléments des ex-FAR rwandaises, tandis que l’armée angolaise intervient directement en faveur de Denis Sassou Nguesso.
Une fois les combats terminés, la présence de milliers de combattants étrangers devient un défi majeur pour Brazzaville. Sans véritable statut, souvent sans ressources, plusieurs groupes d’ex-FAZ se replient dans le nord du pays, notamment autour d’Impfondo et le long du fleuve Congo. Certains survivent grâce à des activités illicites, d’autres s’associent ponctuellement à des mouvements rebelles, alimentant une insécurité persistante.
Face à cette situation, le gouvernement congolais, avec l’appui de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) et d’autres partenaires internationaux, lance au début des années 2000 des programmes de désarmement, de démobilisation et de réinsertion (DDR). Ces initiatives permettront progressivement le rapatriement volontaire de nombreux ex-FAZ et de leurs familles vers la République démocratique du Congo, sous la supervision des autorités de Kinshasa et des agences des Nations unies.
Près de trente ans plus tard, cet épisode demeure une leçon de géopolitique. Il rappelle que la chute d’un régime peut produire des effets bien au-delà de ses frontières et que les crises de la région des Grands Lacs restent profondément interconnectées. L’histoire des ex-FAZ à Brazzaville illustre ainsi la manière dont une armée défaite a contribué à façonner le destin politique d’un État voisin, avant de devenir elle-même un enjeu sécuritaire régional.


