RDC : Joseph Kabila, rebelle, avant tout, après tout et malgré tout
De la guerre du CNDP en 2008 à la résurgence du M23, le parcours de Joseph Kabila est jalonné d’épisodes militaires qui interrogent sa gestion des rébellions dans l’Est de la République démocratique du Congo. Dans une tribune incisive, Julien Paluku, ancien gouverneur du Nord-Kivu et actuel ministre du Commerce extérieur, revient sur plusieurs décisions qu’il attribue à l’ancien président. Le retour de ce dernier à Goma et son implication officielle dans le lancement du Front pour la refondation de la nation, aux côtés de l’Alliance Fleuve Congo (AFC) et du M23, donnent une nouvelle portée à ce réquisitoire.
KINSHASA, 16 octobre 2026 (Globalepresse). — Pendant près de dix-huit ans, Joseph Kabila a dirigé la République démocratique du Congo. Aujourd’hui, son retour à Goma et son positionnement au sein d’une coalition comprenant l’Alliance Fleuve Congo (AFC) et le Mouvement du 23 mars (M23) marquent une rupture majeure avec le statut traditionnel d’ancien chef de l’État.
Le 9 octobre 2026, dans une déclaration diffusée depuis un lieu tenu secret, l’ancien président affirmait que « le Congo est en péril », appelant à son sauvetage. Trois jours plus tard, il apparaissait publiquement à Goma, dans une région meurtrie par des décennies de conflits armés, à l’occasion du lancement du Front pour la refondation de la nation.
Cette séquence donne une résonance particulière à la tribune de Julien Paluku Kahongya, intitulée « L’Aveu de Goma : le grand masque enfin tombé » et publiée le 11 octobre 2026. L’ancien gouverneur du Nord-Kivu y revient sur plusieurs épisodes militaires survenus entre 2008 et 2015, mettant directement en cause les choix opérés sous la présidence de Joseph Kabila dans la gestion des rébellions.
Son témoignage s’appuie sur son expérience à la tête du Nord-Kivu, une province qu’il a gouvernée au cours de plusieurs crises sécuritaires majeures. De Tongo à Chanzu, en passant par la chute de Goma en 2012, il retrace les décisions politiques et militaires qui, selon lui, ont pesé sur l’évolution des groupes armés.
Mais l’enjeu dépasse désormais le seul examen du passé. Avec l’apparition publique de Joseph Kabila à Goma et son implication dans le lancement d’une initiative politique comprenant des acteurs de la rébellion, les épisodes rapportés par Julien Paluku prennent une dimension nouvelle. L’ancien président ne se trouve plus seulement au centre d’un débat sur la gestion passée des conflits : son positionnement actuel le place directement dans la nouvelle configuration politique de la crise congolaise.
Tongo, 2008 : l’ordre d’arrêter les combats
En octobre 2008, dans le territoire de Rutshuru, les Forces armées de la République démocratique du Congo (FARDC) affrontent les combattants du Congrès national pour la défense du peuple (CNDP), dirigé par Laurent Nkunda et auquel est associé Bosco Ntaganda.
Dans sa tribune, Julien Paluku affirme que les forces gouvernementales exerçaient une pression militaire sur les rebelles lorsque Joseph Kabila aurait ordonné l’arrêt des combats à Tongo.
Selon le récit de l’ancien gouverneur, cette décision a interrompu une offensive favorable aux FARDC et permis au CNDP de reprendre l’initiative. Il relie cet épisode à la chute du camp militaire de Rumangabo et à la progression des combattants jusqu’à Munigi, aux portes de Goma.
Julien Paluku évoque notamment le colonel Zaïre et d’autres militaires qui, selon son témoignage, auraient exprimé leur incompréhension face à cet ordre.
Cet épisode constitue le premier jalon de son réquisitoire. Il pose la question des conséquences des décisions prises au sommet de l’État sur le déroulement des opérations militaires, alors que les forces gouvernementales tentaient de contenir une rébellion menaçant directement le Nord-Kivu.
Umoja Wetu : les ambiguïtés d’une coopération avec Kigali
Le 21 janvier 2009, Laurent Nkunda est arrêté au Rwanda. Quelques jours plus tard, les armées congolaise et rwandaise lancent l’opération conjointe Umoja Wetu, menée du 25 janvier au 25 février 2009.
Cette coopération militaire intervient dans un contexte régional complexe, marqué par des rivalités persistantes, des alliances politiques et la recherche de solutions militaires aux crises de l’Est congolais.
Julien Paluku interprète cette séquence comme le résultat d’un arrangement politique entre Joseph Kabila et son homologue rwandais, Paul Kagame. Il critique les modalités de l’opération, notamment sa durée, qu’il estime insuffisante pour neutraliser durablement les groupes armés.
Dans son témoignage, l’ancien gouverneur souligne également les interrogations qui entouraient les objectifs poursuivis par les responsables politiques et militaires.
L’opération Umoja Wetu occupe ainsi une place importante dans son analyse des relations entre Kinshasa et Kigali. Elle illustre, selon lui, les contradictions d’une stratégie dans laquelle la coopération régionale n’a pas empêché la réapparition ultérieure de mouvements rebelles.
Novembre 2012 : Goma tombe aux mains du M23
Le 20 novembre 2012, le M23 prend le contrôle de Goma. Les rebelles se retirent de la ville le 1er décembre, à la suite de négociations régionales menées dans le cadre du processus de Kampala.
La chute de la capitale provinciale du Nord-Kivu constitue l’un des épisodes les plus traumatisants de la crise sécuritaire congolaise. Elle révèle les faiblesses du dispositif de défense, provoque de nouveaux déplacements de population et ébranle la confiance des habitants dans la capacité de l’État à protéger le territoire.
Dans sa tribune, Julien Paluku revient sur les conditions politiques et militaires qui ont entouré cette séquence. Il attribue à Joseph Kabila une responsabilité centrale dans la conduite des négociations et dans les décisions ayant accompagné le retrait du M23.
Pour l’ancien gouverneur, cet épisode ne peut être isolé des autres crises qui ont marqué les relations entre le pouvoir central et les groupes armés. Il s’inscrit dans une succession de décisions dont il conteste la cohérence et les résultats.
La présence actuelle de Joseph Kabila à Goma donne à cette lecture une portée particulière. L’ancien président revient dans une ville qui symbolise à la fois les revers militaires de son administration et la persistance d’une crise qui continue de fragiliser la souveraineté congolaise.
Bosco Ntaganda et Sultani Makenga : les hommes d’une guerre sans fin
Le témoignage de Julien Paluku revient également sur les trajectoires de Bosco Ntaganda et de Sultani Makenga, deux figures majeures de l’histoire du M23.
Ancien officier intégré aux FARDC, Bosco Ntaganda a rompu avec l’armée congolaise avant de devenir l’un des principaux responsables militaires du mouvement. Sultani Makenga s’est lui aussi imposé parmi les figures centrales de la rébellion.
Selon Julien Paluku, certaines décisions prises au sein de l’appareil militaire congolais ont contribué à favoriser de nouvelles défections. Il affirme notamment que Bosco Ntaganda a quitté les FARDC avec des munitions avant de participer à la formation du M23 en 2012.
Ces trajectoires illustrent la difficulté persistante de l’État congolais à empêcher les recompositions successives des groupes armés. Elles mettent également en lumière les relations complexes entre les institutions militaires, les anciens combattants intégrés dans l’armée et les réseaux qui ont alimenté plusieurs cycles de rébellion.
Dans cette perspective, le rapprochement politique actuel entre Joseph Kabila et une coalition comprenant le M23 ravive les interrogations sur la continuité des acteurs et des réseaux au cœur des conflits de l’Est.
Chanzu, 2013 : quand les décisions du sommet contrarient le front
Le 5 novembre 2013, les FARDC remportent une victoire décisive contre le M23 à Chanzu, dans le territoire de Rutshuru. Cette défaite précipite l’effondrement militaire du mouvement, qui annonce la fin de sa rébellion quelques jours plus tard.
Dans sa tribune, Julien Paluku affirme que le général Bahuma avait reçu l’ordre de ne pas poursuivre l’offensive jusqu’à la prise de cette position. Selon son témoignage, Joseph Kabila estimait alors que les combattants du M23 étaient disposés à se rendre.
L’ancien gouverneur rapporte que les opérations se sont néanmoins poursuivies et que les forces gouvernementales ont finalement pris Chanzu.
Il évoque également une confrontation verbale survenue en décembre 2013 entre Joseph Kabila et le colonel Mamadou Ndala, figure emblématique de la campagne militaire contre le M23.
À travers ces épisodes, Julien Paluku décrit des tensions entre les impératifs opérationnels des militaires engagés au front et les décisions politiques prises à Kinshasa. Son récit met en lumière une question récurrente dans la conduite des conflits congolais : celle de l’articulation entre le commandement politique et les objectifs militaires.
La victoire de Chanzu avait pourtant nourri l’espoir d’une stabilisation durable du Nord-Kivu. La résurgence du M23, plusieurs années plus tard, témoigne des limites de cette victoire face aux facteurs politiques, régionaux et sécuritaires qui continuent d’alimenter la crise.
Mamadou Ndala et Bahuma : des disparitions qui ont marqué l’armée
Julien Paluku revient sur la mort du colonel Mamadou Ndala, tué en janvier 2014, et le décès du général Bahuma, survenu en août de la même année.
Il inscrit ces événements dans le contexte des tensions politiques et militaires qu’il décrit. Ces disparitions ont profondément marqué l’histoire militaire congolaise, au lendemain de la campagne contre le M23.
Mamadou Ndala reste notamment associé à la reconquête de plusieurs positions occupées par les rebelles. Sa mort avait suscité une vive émotion au sein de la population congolaise, qui voyait en lui l’un des symboles de la résistance des FARDC face aux groupes armés.
L’ancien gouverneur évoque également un épisode survenu en 2015, lors de l’inauguration de la centrale hydroélectrique de Matebe, dans le territoire de Rutshuru. Joseph Kabila l’aurait alors qualifié d’« homme à jeter dans le lac ».
Julien Paluku présente cette scène comme une illustration de la dégradation de ses relations avec l’ancien président, sur fond de désaccords concernant la gestion des questions sécuritaires dans le Nord-Kivu.
Ces épisodes donnent à son témoignage une dimension à la fois politique et personnelle. Ils éclairent les rapports de force qu’il décrit entre les autorités civiles, les responsables militaires et le pouvoir central dans la gestion des conflits de l’Est.
De l’ombre à l’affichage politique : Joseph Kabila à Goma
La présence de Joseph Kabila à Goma en 2025 avait déjà alimenté les interrogations sur ses intentions politiques. Le lancement du Front pour la refondation de la nation, le 12 octobre 2026, marque toutefois un changement d’échelle : l’ancien président apparaît désormais dans une configuration politique comprenant l’AFC et le M23.
Cette évolution modifie la lecture de son retour sur la scène publique. Pendant plusieurs années, les débats sur son rôle dans les crises sécuritaires de l’Est ont notamment porté sur ses relations présumées avec différents acteurs politiques et militaires. Son positionnement public actuel donne désormais à ces interrogations un cadre politique plus explicite.
Joseph Kabila a dirigé les institutions congolaises pendant près de dix-huit ans. Le voir associé à une initiative comprenant un mouvement armé qui a combattu les FARDC sous son administration constitue un contraste majeur, au regard des responsabilités qu’il exerçait alors.
C’est sur cette continuité que Julien Paluku fonde une partie de son réquisitoire. Les épisodes de Tongo, de l’opération Umoja Wetu, de la prise de Goma en 2012 et de la bataille de Chanzu en 2013 prennent, dans son analyse, une signification nouvelle à la lumière des développements d’octobre 2026.
Pour les populations de l’Est, cette recomposition politique intervient après des années de déplacements forcés, de pertes humaines et de destruction des moyens de subsistance. La persistance des combats continue de fragiliser les communautés et de compromettre les perspectives de développement.
Joseph Kabila, rebelle, après tout et malgré tout
Le parcours de Joseph Kabila est désormais traversé par une contradiction politique majeure : celle d’un ancien chef de l’État qui se retrouve associé à une coalition comprenant le M23, mouvement armé ayant combattu les FARDC durant sa présidence.
La tribune de Julien Paluku apporte une profondeur historique à cette nouvelle configuration. En revenant sur les événements de 2008, 2009, 2012, 2013, 2014 et 2015, l’ancien gouverneur du Nord-Kivu construit un réquisitoire fondé sur son expérience du terrain et sur les décisions militaires dont il affirme avoir été témoin.
Son témoignage met en cause la gestion des rébellions sous Joseph Kabila et souligne les contradictions entre les responsabilités institutionnelles qu’il a exercées et son positionnement politique actuel.
Le lancement du Front pour la refondation de la nation marque ainsi une rupture avec le statut traditionnel d’ancien chef de l’État. La confrontation dépasse désormais la seule rivalité entre personnalités politiques : elle engage la souveraineté nationale, l’intégrité territoriale et la sécurité des populations.
La RDC a payé un lourd tribut aux rébellions successives. Les conséquences humaines, économiques et sociales de ces conflits demeurent considérables, particulièrement dans les provinces orientales. La reconstruction de l’État et le retour durable de la paix supposent que les responsabilités politiques et militaires soient établies et que les causes profondes des violences soient traitées.
Joseph Kabila, rebelle, après tout et malgré tout : la formule résume le réquisitoire politique porté par Julien Paluku. Elle renvoie au paradoxe d’un ancien président désormais associé à une coalition comprenant les forces qu’il avait officiellement combattues durant son mandat. Entre les décisions militaires du passé, les accusations de l’ancien gouverneur et le positionnement public de Kabila à Goma, c’est toute l’histoire récente des conflits de l’Est congolais qui revient au centre du débat national.
Jeampy Alivision


